Légende séculaire en Chine, femme forte inspirante que l’on disait aux traits androgynes, scènes de combats épiques dans la lignée des récits Wuxia, promesse du renouvellement du succés cinematographique de 1998 : le film Mulan en live action cochait toutes les cases pour être un franc succés autant commercial que diplomatique. Or, ce long métrage, à 200 millions de dollars, présenté par le géant américain Disney comme une véritable opération séduction à destination des spectateurs chinois, a finalement raté sa cible. Décryptage d’une compréhension hâtive et largement perfectible des valeurs de la société chinoise à destination des marketeurs. 

Au commencement était Hua Mulan ou le conte du sacrifice d’une fille d’officier

Véritable légende en Chine – et de surcroit étudiée à l’école – la ballade de Hua Mulan, écrite par un auteur inconnu du IVe siècle, conte les actes de bravoure que réalise une jeune femme, se déguisant en homme afin d’épargner à son père une mort prématurée sur le champ de bataille. L’histoire se passe durant la période des Wei du Nord (de 386 à 534). 

Hua Mulan 花木兰 – “Fleur de magnolia” – est une tisseuse ainsi que la fille aînée d’une famille modeste constituée de deux filles et d’un fils. Son père est un ancien officier à la retraite. De nature espiègle et énergique elle avait été initié depuis son plus jeune âge par son père au maniement de l’arc et de la lanceAu Ve siècle, le royaume des Wei subit alors les attaques enndémiques et les pillages répétés des Rou Ran (actuels mongols) à sa frontière nord. Ne pouvant contenir leurs avancées, l’empereur décrète une mobilisation générale et fait enrôler un individu mâle dans chaque famille. Or, si le père est vieillissant et à la santé fragile, le fils est lui trop jeune pour combattre. Dans les deux cas, c’est les condamner à une mort certaine. Avec l’aval de sa famille, Mulan se porte volontaire et décide de prendre la place du père. 

Servant 12 ans durant sous la bannière de l’empereur Tai Wudi, elle va de coups d’éclat en victoires, se révèlant aussi fine stratège que guerrière téméraire. Elle repousse ainsi les envahisseurs Rou Ran, sans que personne ne découvre la supercherie. Lorsque la paix reparaît, Mulan refuse l’or et le titre de ministre qui lui échoit et réclame pour seule récompense de ses actes de bravoure un cheval pour regagner le foyer familial. Retournée parmi les siens, Mulan ôte son déguisement et reparaît avec ses atours de femme. La nouvelle ne tarde pas à parvenir jusqu’aux oreilles de Touba Huang, fils de l’empereur, qui la veut pour concubine. Ne voulant ni être séparée contre son gré de sa famille, ni voir sa famille frappée du sceau de l’infamie, elle choisit de se donner la mort. A l’annonce de cette funeste nouvelle et nonobstant l’acte séditieux de la “tromperie contre le roi” (欺君之罪), elle est faîte général à titre posthume. 

Le nom de Hua Mulan n’est pas non plus le fruit du hasard : le magnolia, fleur précieuse et coûteuse était une fleur réservée à l’usage exclusif de l’empereur, qui seul pouvait, à sa guise, en offrir à l’un de ses sujets pour témoigner de sa reconnaissance. 

Illustration d'un manuscrit de

Une fierté chinoise mise à mal par un double cas d’appropriation culturelle

Mulan est l’incarnation même de la femme libre qui s’affranchit des normes édictées pour agir par elle-même afin de pouvoir servir son pays. Sacrifice comme abnégation, l’histoire est chargée en symbolique et la nation, comme la famille, sont érigées en valeur cardinales. Ainsi, la figure qui s’en rapproche le plus serait Jeanne D’arc, à ceci près qu’ici la famille supplante la spiritualité. 

La légende de Hua Mulan fait partie intégrante du patrimoine chinois : elle est étudiée à l’école au même titre que les séquelles laissées par les occidentaux dans le pays comme les épisodes de la guerre de l’opium (1839-1860) et du sac du palais d’été de l’empereur par l’armée britannique et française (1860). Alors, quand les chinois ont entendu parlé d’une nouvelle adaptation de Mulan, qui plus est par un studio américain, les esprits se sont échauffés, craignant un blanchiment (漂白) de leur héroïne nationale. D’autres craignaient l’empreinte mémorielle laissée auprès de leurs enfants. 

Difficile de ne pas y voir un cas d’appropriation culturelle (ou double si l’on le rapporte au film d’animation précédent), autrement dit le fait pour un individu, une marque ou une nation dominante d’emprunter des éléments du patrimoine culturel d’un pays ou d’une ethnie en les détournant de leur fonction ou symbolique première. L’idée est donc de profiter de son pouvoir de domination pour, comme le signalait la critique du black feminism, Bell Hooks dans les années 1990, “manger l’autre” en portant un regard “exotisant”. Typiquement ici, il s’agit de la chinoiserie, autrement dit une oeuvre dont l’esthétisme décalque l’art chinois à travers le regard occidental. 

Le blockbuster dont Disney attendait un accueil triomphal en Chine a néanmoins subi un revers de fortune mais ce n’est pas la première fois. 

Il faut dire que tout semblait fait pour que le film ne trouve pas son public auprès des chinois. En effet, la nouvelle adaptation en live action – transposition d’un film d’animation en prise de vue réelle – fut montée par un studio américain, réalisé par une néo-zélandaise avec, pour actrice principale, une chinoise naturalisée américaine, elle-même héroïne d’une histoire librement inspirée du film d’animation américain de 1998 qui s’est lui-même librement inspiré de l’oeuvre chinoise originale. 

Si la “transformation” du personnage passait par la coupe de sa chevelure – trame narrative admirablement retranscrite par le titre “haircut” du compositeur feu Jerry Goldsmith dans le dessin animé – le sacrifice de l’héroïne avait été éludé, de manière à servir un “happy end” comme il avait été choisi dans de précédentes productions comme la Petite Sirène et le Bossu de Notre-Dame. 

Plus étrange, si le film d’animation préférait jouer la carte de l’anachronisme avec le choix des huns comme antagonistes, le nouveau film choisit de montrer une guerre contre des musulmans. Une maladresse fatale, en pleine crise internationale envers le travail forcé des peuples ouïghours, ethnies minoritaires de confession musulmane, en Chine. 

Déjà en 1998, Disney pensait séduire les chinois avec son film d’animation à travers le personnage de Mushu, un dragon parlant et facétieux. Mais voilà que le gouvernement y a vu paradoxalement la vision de l’impérialisme américain, tandis que les sociologues hong-kongais, comme le rapporte Courrier International, ne voyaient pas l’utilité de l’animal mythique, incarnation du mâle dominant en Chine alors que Mulan savait se débrouiller seule. Enfin, alors que la Chine était déjà en conflit avec le Tibet, Disney venait de produire le film Kundun, le récit par Martin Scorcese du parcours du Dalaï-Lama. L’empire du milieu avait alors volontairement limité la projection du film, tant et si bien que la plupart des chinois n’ont pu le voir que par des enregistrements pirates. 

En 2020, le monde connaît une polarisation sans pareille, accentuée par la guerre commerciale et technologique que cherche à livrer l’Amérique du président Donald Trump à l’empire du milieu. Une guerre avec à la clé une suprématie totale où les BATX pourraient bien avoir raison des GAFAM. Dans ce contexte tendu, l’hégémonie culturelle de l’Ouest est de moins en moins bien perçue. A cela s’ajoute une véritable Guerre Froide du cinéma où le prisme du regard américain comme dans Crazy Rich Asians, est de plus en plus décrié.

Il faut dire que le studio Disney se fait le reflet des préoccupations d’une Amérique multiculturelle. Autrement dit, un pays faisant face à une crise de la séduction, à un appel à l’inclusion et à l’égalité entre les sexes et les origines ethniques (critère pris en compte aux Etats-Unis) avec des préoccupations grandissantes liées aux transgenres et aux cisgenres. Or, un tel mouvement n’est que partiellement enclenché en Chine : si le féminisme trouve un écho auprès des femmes chinoises c’est au travers de l’émancipation familiale, notamment à travers le monde du travail mais aucunement contre une masculinité toxique

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Autant pour ne pas s’attirer s’attirer les foudres de Pékin que pour une question de droits d’auteur, Disney décide de supprimer le dragon Mushu.  

En revanche lorsque le studio Disney décide de réduire le personnage de Mulan a une super-héroïne, de type wonder woman avec le Ch’i comme super-pouvoir, le peuple désapprouve et va même jusqu’à s’excuser auprès de réalisateurs de production ultérieures, vilipendées à leur sortie. 

Les spectateurs n’arrivent pas non plus à s’identifier à l’héroïne, jugée inexpressive. Là encore une incompréhension occidentale des us et coutumes subtiles en vigueur en Chine où l’émotion n’est pas permise en public mais cela ne veut pas dire qu’elle n’existe pas dans le cadre privé. 

Et que dire de l’activisme politique, salué aux Etats-Unis mais perçu comme un acte de rébellion en Chine. C’est ainsi que l’actrice principale Liu Yifei a apporté son soutien au mouvement pro-démocratie de Hong-Kong, s’attirant l’ire du gouvernement. 

Alors que Beijing avait soutenu le projet cinématographique, les officiels font volte-face et soulignent un usage superficiel des us et coutumes doublée d’une incompréhension culturelle par les Etats-Unis. 

 

Famille et loyauté envers la patrie, plus que de vains mots

La nation chinoise est pétrie de préceptes confucéens impliquant assistance mutuelle et respect d’autrui. Mais plus que tout il y est question de piété filiale, autrement dit la plus grande dévotion envers sa famille et ses ancêtresOr, cette piété filiale ou Xiao (孝) est la valeur principale transmise par la ballade de Mulan, au côté de la bravoure. Les chinois sont ainsi disciplinés et éduqués à sacrifier leur bien-être personnel pour l’intérêt du groupe. Et pourtant, comme s’en émeut The Wall Street Journal, elle est totalement absente de l’histoire, au profit d’un accomplissement personnel, dans le plus pur style occidental. Plus facile, de comprendre que le geste de Mulan qui se débarrasse de l’armure héritée de son père au coeur de la mêlée en ai choqué plus d’un. 

Or, le caractère Jia 家 est l’un des plus important. Ce symbole de la famille représente un “cochon sous le toit”. En Chine, la famille, c’est avant tout ceux qui vivent dans la même maison. En revanche la famille est plus étendue que sa structure occidentale et plusieurs générations ont coutume d’y cohabiter. Dans son livre YI JING le livre des changements, Cyrille J.­D. Javary rappelle que «La demi tête de cochon est l’offrande minimale aux ancêtres défunts. De là, cet idéogramme désigne non pas ceux qui sont unis par un lien de sang, mais l’ensemble de ceux qui sacrifient à un ancêtre commun». Ainsi, dans le cercle des arts martiaux chinois, appartenir à une lignée, c’est avant tout reconnaître les mêmes maîtres.

Comme le film aligne une ribambelle de stars chinoises dont Gong Li (unanimement saluée), Jet Li et Donnie Yen, les dialogues ne font que tourner à vide utilisant les mots loyal, courageux, vrai comme de simples éléments de langage. Quand il ne font pas l’apologie du parti communiste à travers des slogans décontextualisés. 

Le fiasco de cette superproduction est une parfaite illustration de la mauvaise compréhension de l’Occident des us et coutumes en vigueur en Chine ainsi que des préjugés liés à la culture chinoise et rappelle la nécessité de s’entourer de spécialistes du multi-culturalisme, eux-mêmes issus de cette culture. Mais, laffaire serait moins grave, si le studio n’était pas aussi dépendant du marché chinois tant pour amortir le coût que pour obtenir des financements. Ainsi, ces 15 dernières années, le box office chinois a été multiplié par 35 pour atteindre 9,7 milliards de dollars, non loin des 11,1 milliards de dollars du marché américain. Selon The Economist, la part des recettes asiatiques du Groupe Disney a presque doublé pour atteindre 11,5% soit presque qu’autant qu’en Europe. 

Si le film Mulan s’avère un fiasco auprès de sa cible chinoise, il ne devrait pas avoir de mal à trouver son public sur la chaîne SVOD Disney et même remporter un succès d’estime auprès des américains et des européens. Reste qu’en exaspérant son public en Chine, Disney voit les portes de l’Empire du milieu lentement se refermer. 

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A Retenir
  • Les chinois redécouvrent leur patrimoine culturel et ils en sont fiers. Ainsi, chaque action à destination de la population chinoise doit être le résultat d’une co construction. Puisqu’historiquement, la Chine ne pratique aucune ingérence avec les pays extérieurs, elle attend de même dans le monde de la création.
  • La ballade de Mulan raconte le sacrifice d’une fille d’officier qui décide de s’enrôler dans l’armée de l’empereur avec l’aval de sa famille pour épargner à ses proches une mort inéluctable. Le conte traite de 4 valeurs : la piété filiale (Mulan remplace son père trop vieux pour combattre puis se suicide pour éviter l’infamie de la "tromperie à l'empereur" sur sa famille), la loyauté envers la patrie (L’acte de tromperie permet à Mulan de servir sous les drapeaux de l’empereur) la bravoure (un combat de douze ans contre les armées monghol), l’humilité (Un cheval pour rejoindre sa famille pour seule récompense). 
  • La nouvelle adaptation de Mulan s’est révélé un fiasco vis-à-vis de son public prioritaire chinois dans la mesure où, l’histoire d’une légende nationale très populaire a été remaniée, qui plus est par une entreprise américaine, qui l’a amputé de la valeur collectiviste de piété filiale, sans compter le scandale du peuple ouïghour. Au vue du climat de guerre commerciale et technologique sino-américaine dans lequel s’inscrit la sortie du blockbuster, l’appropriation culturelle est manifeste. 
  • Il ne faut pas juste imiter les pratiques locales mais développer une compréhension culturelle précise en liant des personnalités locales au processus de décision et de création. Conseillé par un spécialiste des questions multiculturelles, les marques et entreprises gagnent en légitimité pour traiter d’un thème étranger à leur culture d’origine. Une telle démarche permet d’éviter des erreurs d’interprétations comme avec le dragon Mushu, le caractère inexpressif du personnage ou encore le Ch’i façon super-pouvoir de Mulan, tous deux censés “faire plaisir” à l’audience.
  • En Chine, la famille et plus encore la piété filiale sont des valeurs primordiales au même titre que l’humilité. Lors du processus de création, le scénario doit intégrer et respecter ses valeurs afin de ne pas froisser le spectateur.